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Comores Saïd Ahmed Saïd Abdillah : « Parler d’élections tant que le colonel Azali Assoumani est au pouvoir, relève de l’illusion »

2026-02-27 - 11:17

Saïd Ahmed Saïd Abdillah, président du Parti Comores Alternatives (PCA) au Comores et fervent opposant au président actuel, Azali Assoumani, est sorti de son silence, à l’occasion de la commémoration de l’Accord-cadre de Fomboni le 17 février. Interview. *Les Nouvelles : En tant que Comorien et président du Parti Comores Alternatives (PCA), comment voyez-vous les Comores, 51 ans après l’indépendance proclamée unilatéralement par l’archipel de la Grande Comore, d’Anjouan et de Mohéli, le 6 juillet 1975, et 25 ans après l’enterrement de l’Accord de Fomboni conclu en 2001 ? – Saïd Ahmed Saïd Abdillah (SASA) : Permettez-moi, avant toute chose, de vous remercier, vous et l’équipe de votre journal, pour cet entretien. Je vous remercie également pour cette question à la fois pertinente et complexe, qui appelle une analyse lucide et responsable de notre trajectoire nationale. Les Comores ont proclamé leur indépendance de manière unilatérale le 6 juillet 1975, sur la base des frontières coloniales à savoir, les quatre îles de l’archipel : Mayotte, Anjouan, Mohéli et la Grande Comore. Cette indépendance demeure cependant inachevée, du fait de l’administration d’une partie de notre territoire national, Mayotte, par la France, ainsi que du maintien d’une monnaie héritée de la colonisation dans un Etat qui se veut pleinement souverain. Cela dit, nous saluons le courage historique de nos aînés. Ils ont proclamé l’indépendance dans un contexte difficile, sans attendre des conditions idéales. Car il n’existe ni âge, ni circonstance, ni prétexte légitime pour accepter la colonisation, qui constitue un crime contre l’humanité et une négation de la dignité des peuples. Durant ces 51 années, notre pays a connu des avancées significatives, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’habitat et des infrastructures routières. Des progrès supérieurs à ceux enregistrés pendant les 150 années de colonisation. Toutefois, malgré ces acquis, beaucoup reste à accomplir pour arrimer définitivement les Comores sur la voie d’un développement économique et social durable, inclusif et souverain. Chaque génération porte une responsabilité historique. Nos aînés ont accompli leur devoir en fonction des moyens et des capacités intellectuelles dont ils disposaient. Il nous appartient aujourd’hui de poursuivre cette œuvre, en parachevant l’indépendance, en consolidant l’unité nationale et en servant avec davantage d’efficacité et de rigueur notre peuple et notre pays. Il faut rappeler que les Comores viennent de loin. Vingt-six jours seulement après la proclamation de l’indépendance, notre pays a subi un coup d’Etat. Cette déstabilisation précoce, intervenue avant même l’installation effective des institutions de la nouvelle République, a été fomentée et pilotée par l’ancienne puissance coloniale dans un objectif stratégique : isoler Mayotte des autres îles sœurs. Aujourd’hui, il est de notoriété publique que nos espaces maritimes, y compris ceux liés à l’île comorienne de Mayotte, recèlent d’importantes ressources en gaz et en pétrole. Ces données n’ont jamais été clairement communiquées au peuple comorien durant la période coloniale. On comprend dès lors pourquoi l’ancienne puissance coloniale s’acharne à conserver, par la force, une partie stratégique et potentiellement riche en hydrocarbures de ce petit archipel de l’océan Indien, d’à peine 2.400 km2 et de moins de deux millions d’habitants. S’agissant de la question de Mayotte, deux présidents comoriens ont payé de leur vie leur engagement politique : Ali Soilihi Mtsachioi, assassiné le 26 mai 1978, et Ahmed Abdallah Abdéremane, tué dans la nuit du 26 novembre 1989. Tous deux ont été victimes du même réseau mercenaire dirigé par Bob Denard. Le temps passe, mais le défi demeure immense pour notre génération et pour celles qui nous succéderont dans ce combat politique existentiel. L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron avait suscité un espoir parmi les Comores et les Comoriens, notamment lorsqu’il avait évoqué l’idée de la suppression du visa Balladur — instauré le 18 janvier 1995 sous la cohabitation entre François Mitterrand et Edouard Balladur — qui empêche les Comoriens de circuler librement vers leur île sœur de Mayotte. Cette mesure continue de provoquer des drames humains en mer et d’accentuer les fractures entre des familles historiquement unies. Quant aux Accords de Fomboni, issus des crises séparatistes à Anjouan, ils auraient pu constituer un remède institutionnel durable pour une Union des Comores à quatre îles. Le premier fléau qui frappe notre pays est le séparatisme insulaire. Il a débuté à Mayotte, encouragé par certaines franges de la classe politique française — notamment issues de l’extrême droite, de milieux monarchistes et de groupes d’influence liés à l’île de Sainte-Marie à Madagascar. Ce virus séparatiste a ensuite été introduit à Anjouan via Mayotte, avec le soutien quasi officiel de responsables politiques français, tant de droite que de gauche, parmi lesquels figurait un ancien Premier ministre français. Ce mouvement a profondément déstabilisé notre pays et contribué à la disparition du président Mohamed Taki Abdoulkarim, décédé le 6 novembre 1998 dans un contexte de crise aiguë. A la suite de l’échec, en avril 1999, de la Conférence de réconciliation comorienne d’Antananarivo — sabotée par les séparatistes d’Anjouan — et du coup d’Etat du 29 avril 1999, l’idée d’une conférence inter-îles à Mohéli a émergé. Celle-ci a abouti à la signature des Accords de Fomboni, le 17 février 2001, qui ont posé les bases d’un nouvel équilibre institutionnel entre les îles, fondé sur l’autonomie et la présidence tournante. Ces accords représentaient une tentative sérieuse de concilier unité nationale et respect des spécificités insulaires. Leur affaiblissement progressif et leur remise en cause ont rouvert des blessures que nous pensions refermées. Aujourd’hui, le défi majeur demeure la reconstruction d’un Etat de droit, stable, équitable et véritablement souverain, capable de répondre aux aspirations économiques et sociales de notre peuple, tout en préservant l’unité de la Nation comorienne dans ses quatre îles. *Depuis 2018, les Comores sont régies par une nouvelle Constitution qui porte l’empreinte du président actuel, Azali Assoumani. Selon vous, quel changement ce texte fondamental a-t-il apporté aux Comores et à la population comorienne ? –La Constitution issue des Accords de Fomboni a produit des résultats bien plus positifs que ce que l’on pouvait espérer. Elle a permis non seulement une alternance démocratique au sommet de l’Etat — après des décennies marquées par des alternances obtenues par des coups d’Etat — mais elle a également instauré un mécanisme institutionnel équilibré entre les îles, garantissant une stabilité politique inédite dans notre histoire récente. Ce système de la tournante a même suscité un intérêt nouveau chez nos frères de l’île comorienne de Mayotte, qui ont commencé à revendiquer, eux aussi, leur droit à participer à cette rotation institutionnelle. Cette dynamique inquiétait fortement certains lobbies français d’extrême droite ainsi que des cercles militaires nostalgiques de l’empire colonial, qui voyaient dans cette évolution un risque politique majeur. Tout a alors été mis en œuvre pour favoriser le retour au pouvoir du colonel Azali Assoumani, proclamé vainqueur le 26 mai 2016 au terme d’un troisième tour controversé d’une élection présidentielle pourtant prévue en deux tours. Le colonel Azali Assoumani a ensuite exploité l’idée, initialement portée par nos aînés en politique, d’organiser des Assises nationales destinées à dresser le bilan de l’indépendance et du fonctionnement de la tournante. Mais il n’a retenu de cette consultation que ce qui servait son projet : une modification constitutionnelle profonde. Au sein du parti Comores Alternatives, nous étions favorables à une amélioration de la Constitution, notamment afin de rendre la primaire au niveau de l’île concernée par la tournante plus inclusive et mieux organisée. Nous souhaitions corriger certaines imperfections, non détruire l’esprit du compromis de Fomboni. Malheureusement, la Constitution de 2018, introduite par le colonel Azali Assoumani, a été élaborée sans véritable consultation populaire et en dehors d’un consensus national. Nous avons constaté que le fondement même de la tournante — à savoir la primaire organisée dans l’île à laquelle échoit la présidence — a été supprimé. Cette suppression a vidé le mécanisme de son essence et rompu l’équilibre institutionnel entre les îles. Selon nous, le colonel Azali Assoumani a mis fin à la tournante pour satisfaire certains réseaux de la Françafrique, éloigner toute perspective de retour de Mayotte dans un cadre institutionnel rénové, se maintenir durablement au pouvoir et préparer le terrain à une succession dynastique en faveur de son fils. Pour les Comores et pour les Comoriens, la révision constitutionnelle du 31 juillet 2018 n’a apporté ni stabilité ni progrès démocratique. Elle a au contraire engendré divisions, tensions et crispations au sein de la classe politique et de la population. Depuis lors, le pays ne cesse de s’enfoncer dans la crise économique, la peur et la répression, marquées par des arrestations arbitraires, des emprisonnements politiques et des assassinats politiques qui ont profondément choqué l’opinion nationale. On compte aujourd’hui plus d’une centaine de prisonniers politiques aux Comores, dont le plus emblématique demeure l’ancien président Ahmed Abdallah Sambi. Cette situation illustre, selon nous, la grave régression démocratique que traverse actuellement notre pays. *Vous et votre parti vous posez en principal opposant du président en exercice, Azali Assoumani, considéré comme indéboulonnable depuis son élection contestée en 2019 et après ses trois mandats insulaires successifs... L’opposition a-t-elle encore sa place aux Comores ? – Le Colonel Azali Assoumani n’a jamais été véritablement élu par le peuple comorien, et il en est lui-même conscient, puisqu’il reconnaît souvent ne pas être aimé par les Comoriens. Il est arrivé au pouvoir par un coup d’Etat militaire le 30 avril 1999. Il est revenu aux affaires à la faveur d’un scrutin largement entaché de fraudes en 2016. En 2019, vous avez pu constater qu’il s’est autoproclamé vainqueur dans un contexte marqué par l’absence totale de transparence électorale. A la suite de cette proclamation, le pays a connu une vague de contestations, suivie d’une répression brutale. Des assassinats ont été perpétrés — trois personnes, dont deux officiers de l’armée, ont perdu la vie — et de nombreux opposants ont été emprisonnés. Pour se maintenir au pouvoir, il a choisi la voie d’un régime fondé sur la répression, l’intimidation et la terreur. Quelle que soit la circonstance et quelle que soit l’ampleur de la répression, l’opposition a toute sa place aux Comores. Elle mène un combat légitime, responsable et résolument pacifique pour la restauration de l’Etat de droit, de la démocratie et des libertés fondamentales. Le colonel Azali Assoumani semble vouloir créer un climat de tension permanente, voire de chaos, dans l’espoir de pousser l’opposition vers une confrontation violente, voire une guerre civile. Il oublie cependant que les premières victimes d’un tel scénario seraient lui-même, sa famille et ses propres soutiens. 4- Le Parti Comores Alternatives (PCA) milite pour le changement du régime et du système politique aux Comores. Quelles sont vos stratégies ? Jusqu’où êtes-vous prêts à aller dans un contexte où une vague de changements anticonstitutionnels déferle en Afrique et dans l’océan Indien, à l’exemple de ce qui vient de se passer à Madagascar ? – Le combat de notre parti politique, Comores Alternatives, est double : tout faire pour mettre fin à ce régime macabre et dictatorial du colonel Azali Assoumani, et transformer en profondeur le système politique comorien. Aux Comores, nous avons certes accédé à l’indépendance politique, mais l’Etat est resté une reproduction du système colonial. Hier, le pays était au service de la métropole, c’est-à-dire de la capitale de la puissance coloniale ; aujourd’hui, l’Etat est au service des gouvernants, au détriment du peuple. Cette logique n’a pas changé : seuls les bénéficiaires ont changé. Pour illustrer mes propos, prenons un exemple concret. Aux Comores, un ministre perçoit un salaire d’au moins 1,5 million de francs comoriens (environ 3.000 euros). Il bénéficie d’un véhicule de fonction, de 500 litres de carburant par mois, d’un chauffeur et d’une indemnité de logement équivalente à 50% de son salaire. A l’inverse, une femme de ménage travaillant dans un ministère gagne 30.000 francs comoriens (environ 60 euros) par mois. Elle doit payer son transport — au moins 600 francs comoriens par jour pour se rendre au travail — ainsi que son logement, sans aucune aide de l’Etat, simplement parce qu’elle appartient au peuple et non à l’élite dirigeante.Voilà la réalité d’un système profondément inique, marqué par l’injustice sociale et l’accaparement des ressources publiques par une minorité. *Et votre stratégie... -Notre stratégie repose sur une mobilisation pacifique, démocratique et constitutionnelle du peuple comorien. Nous refusons les coups de force et les changements anticonstitutionnels. Nous croyons fermement que la légitimité du changement doit venir des urnes, d’institutions crédibles et d’une pression populaire organisée, et non des armes. Nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout par les voies légales et démocratiques : réforme des institutions, séparation réelle des pouvoirs, réduction drastique des privilèges des ministres et des hauts responsables, moralisation de la vie publique et réorientation des ressources vers les bas salaires et les services essentiels. Nous voulons bâtir un Etat au service du citoyen, et non un citoyen au service de l’Etat. C’est cette transformation structurelle que nous appelons de nos vœux, et c’est pour elle que nous continuerons à nous battre, avec détermination, mais dans le strict respect des principes démocratiques. *Que pensez-vous du changement politique en Afrique et plus particulièrement à Madagascar ? -Je ne considère pas ces mouvements comme anticonstitutionnels, tant qu’ils émanent du peuple et qu’ils sont encadrés par l’armée. Lorsqu’un dirigeant s’accroche au pouvoir par la force, utilisant la terreur et les assassinats, l’opposition n’a souvent d’autre choix que de se battre pour assurer une alternance réelle. Nous n’excluons rien pour atteindre cet objectif et nous sommes prêts à tout dans ce combat pour la libération nationale. * Si votre parti accède au pouvoir, quel sera le grand changement que vous allez apporter, aussi bien dans le domaine politique qu’économique ? –Notre pays, les Comores, a été profondément fragilisé par des années de gouvernance autoritaire sous le colonel Azali Assoumani. Nous ne parlons pas simplement d’alternance politique. Nous parlons de refondation institutionnelle, politique et économique. *C’est-à-dire... –Dès notre arrivée au pouvoir, nous engagerons une réforme constitutionnelle majeure. Nous mettrons en place un système de présidence tournante réellement inclusif, avec l’organisation d’une primaire sur l’île à laquelle échoit la présidence. Il ne s’agira plus d’un mécanisme confisqué, mais d’un processus démocratique transparent et légitime. Nous rétablirons l’appellation historique de République des Comores, en remplacement de l’Union des Comores, afin de restaurer l’esprit républicain et l’unité nationale. Nous rétablirons également l’ancien drapeau comorien — fond vert, croissant et quatre étoiles blanches — symbole de notre souveraineté et de notre identité historique. Nous instaurerons une décentralisation profonde, garantissant une autonomie réelle des îles, tant sur le plan administratif que financier. L’Etat ne sera plus un instrument de domination, mais un outil au service du peuple. L’administration sera proche des citoyens, efficace et responsable. *Et à propose de la révolution économique et monétaire... -Sur le plan économique, nous prendrons une décision historique : sortir de la zone franc CFA, aujourd’hui incarnée par le Franc comorien. Nous doterons notre pays d’une monnaie nationale souveraine, le rial, administrée par une véritable Banque centrale qui se nommera Banque des Comores, indépendante et pleinement nationale — et non une simple représentation du Trésor public français. Cette réforme monétaire marquera la reconquête de notre souveraineté économique. *La réforme judiciaire, sociale et citoyenne ambitieuse -Nous dissolvons toutes les systèmes judiciaires actuels en organisant un Etat généraux de la justice et mettre en place des nouveaux codes pénaux et des structures judiciaires adaptés à notre pays. Nous mettrons en place un tribunal spécial pour les crimes financiers, assassinats et arrestations arbitraires depuis la signature des accords de Fomboni, le 17 février 2001. Nous rendrons l’éducation obligatoire jusqu’à 15 ans pour les filles comme pour les garçons. Une nation ne se construit pas sans école. Nous doterons chaque étudiant à l’intérieur ou à l’extérieur du pays à l’université ou dans un établissement d’enseignement supérieur d’une bourse d’études. Nous instaurerons un service national militaire et civil obligatoire de deux ans, pour les citoyens âgés de 15 à 35 ans. Ce service aura une double vocation : défense nationale et cohésion républicaine. Nous abaisserons l’âge légal du droit de vote à 15 ans, afin d’impliquer davantage la jeunesse dans la construction démocratique du pays. *Ce sera une véritable refondation en profondeur... -Effectivement car nous renforcerons la Force armée comorienne dans toutes ses composantes : armée de terre, armée de l’air et marine. La gendarmerie sera supprimée et ses effectifs seront intégrés soit à l’armée nationale, soit à la police nationale, afin de rationaliser et moderniser notre appareil sécuritaire. Ces mesures ne sont pas des promesses abstraites. Ce sont des engagements clairs pour les premières années de notre gouvernance. Il s’agit de rendre aux Comores leur souveraineté, leur dignité et leur avenir. 6 – Serez-vous candidat aux prochaines élections présidentielles ? -Parler d’élections tant que le colonel Azali Assoumani est au pouvoir relève de l’illusion. On ne parle pas de compétition démocratique lorsque les règles du jeu sont verrouillées. Aujourd’hui, notre priorité absolue est le départ du régime actuel. Lorsque les conditions d’une élection libre, transparente et crédible seront réunies, alors nous pourrons discuter de candidatures. La démocratie ne commence pas par un bulletin de vote. Elle commence par la liberté. Reccueillis par la Rédaction .

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